Skip to main content

Pourquoi les feux de forêt canadiens échappent-ils aux chiffres des GES?

Malgré les émissions gigantesques de gaz à effet de serre (GES) des feux de forêt ces dernières années, le Canada ne les comptabilise pas dans son total d’émissions annuelles. Pourquoi sont-elles mises de côté? Est-ce tricher? Explications.

Dans le cadre de l’Accord de Paris, le Canada doit chaque année fournir un bilan de ses émissions de GES d’origine humaine. Il considère que les feux de forêt sont des perturbations naturelles et les exclut donc de son total d’émissions de GES.

Ces pratiques ont suscité des critiques d’organisations de recherche et d'experts en ressources naturelles ces dernières années, vu l’ampleur grandissante de ces émissions.

Les feux de forêt émettent des quantités de GES très variables d’une année à l’autre, dépendamment de l’intensité des saisons. Ces émissions sont principalement dues à la combustion de la biomasse (feuilles, bois, racines…), lors des incendies.

En 2017, 2018 et en 2021, les émissions des feux de forêt ont été particulièrement importantes, dépassant les émissions des secteurs d’activités les plus pollueurs du pays : le transport et le secteur pétrogazier.

C’est toutefois en 2023 – la dernière année pour laquelle ces données sont disponibles –que tous les records ont été battus, lors de la saison de feux de forêt la plus destructrice que le Canada n'ait jamais enregistrée.

Rien que dans les forêts aménagées – les seules pour lesquelles le gouvernement fédéral calcule ces émissions – les feux ont libéré dans l’atmosphère plus de GES que le pays tout entier.

Les forêts contribuent normalement au maintien du bilan carbone de la planète, en absorbant naturellement du CO 2 lors de leur croissance, et en en relâchant lorsqu’elles brûlent ou se décomposent.

Jusque dans les années 1990 environ, les forêts aménagées canadiennes étaient des puits de carbone : leurs absorptions de CO 2 étaient plus importantes que les émissions qu’elles relâchaient.

Aujourd’hui, la tendance est inversée, en partie à cause de l’augmentation considérable des feux de forêt.

Une partie des émissions des feux de forêt figurent dans les inventaires fournis par le gouvernement dans le cadre de l’Accord de Paris, mais elles ne sont pas attribuées au Canada ni intégrées dans son total d’émissions de GES.

Conformément aux directives internationales, le Canada se doit de calculer les échanges de carbone qui surviennent sur ses forêts aménagées , et les intégrer dans ses inventaires annuels, par transparence.

Les perturbations naturelles, comme les feux de forêt, les épidémies d’insectes et d’autres événements "hors du contrôle humain” sont traitées séparément et présentées dans un tableau à part, explique le ministère de l’Environnement et du Changement climatique Canada, dans une déclaration, en soulignant suivre une méthodologie reconnue par le GIEC pour les calculer.

Cette distinction a pour but d’évaluer plus précisément les échanges de carbone liés aux forêts et à la récolte de bois, ajoute-t-il.

Autrement, l’effet des activités humaines pourrait être masqué par celui des perturbations naturelles – surtout les feux de forêt – qui peuvent être très variables d’une année à l’autre , poursuit le ministère.

Si ces émissions étaient comptabilisées dans le bilan des pays, de nombreuses nations seraient pénalisées par des perturbations naturelles qui pourraient être hors de leur contrôle , explique James MacCarthy , chercheur associé à la plateforme d'analyse de données sur les forêts Global Forest Watch , au World Resources Institute.

Le Canada veut être crédité pour des décisions qu’il prend, pour passer aux énergies renouvelables par exemple, sans qu'elles soient annulées par l’activité des feux de forêt , ajoute le chercheur basé à Washington DC , aux États-Unis.

De plus, l'intensification des feux de forêt qui survient au Canada n'est pas seulement due aux actions du Canada, mais au réchauffement climatique mondial.

Le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) a ainsi voulu donner une responsabilité claire et raisonnable à chaque pays pour lutter contre le réchauffement climatique, renchérit Ross Linden-Fraser , chargé de recherche au projet 440 mégatonnes, à l’Institut climatique du Canada.

Les feux de forêt ne sont pas considérés comme une catégorie en tant que telle dans les directives du GIEC, mais font partie du secteur de l’Utilisation des terres, changements d’affectation des terres et foresterie (UTCATF) – qui touche aux échanges de carbone entre l’atmosphère et le territoire.

Ce secteur dispose d’un statut assez particulier, car ses émissions sont difficiles à évaluer et plus incertaines, comme l’explique Michael Gillenwater , directeur général et doyen du Greenhouse Gas Management Institute , une organisation spécialisée dans le report et la vérification des émissions de GES, basée à Seattle .

Pour les estimer, les pays doivent séparer les forêts dites aménagées – qui ont subi une certaine influence humaine – et les forêts non aménagées , techniquement intactes et non modifiées par l’homme, dont les émissions peuvent être d’office écartées des inventaires.

Là où les choses se compliquent, c’est que les pays ont une certaine marge de manœuvre sur ce qu’ils estiment être des forêts aménagées , sur leur territoire, ce qui crée des différences entre les États.

Au Canada, par exemple, le gouvernement fédéral estime qu’environ 67 % de ses forêts le sont.

De plus, même parmi les forêts aménagées, les États signataires de l’Accord de Paris peuvent ensuite distinguer les émissions qui sont d'origine naturelle à celles qui sont attribuables à l'homme – un processus qui varie, lui aussi, selon les méthodes choisies par les pays et les données disponibles.

La comptabilisation du carbone est un processus très complexe et de nombreux travaux de recherche ont mis en évidence des problèmes liés à la manière dont les lignes directrices du GIEC ont été établies , reconnaît James MacCarthy , en citant notamment l’exclusion des forêts non aménagées des inventaires.

C’est très difficile parfois de différencier ce qui est d’origine naturelle ou anthropique [NDLR : d'origine humaine] , souligne-t-il.

Le Canada n’est pas le seul pays à exclure les émissions des feux de forêt de ses bilans, et à les enterrer en quelque sorte dans des appendices de ses inventaires, indique James MacCarthy . Toutefois, son degré d’exclusion d’émissions qui pourraient être considérées comme anthropiques au sein du secteur des terres a déjà été remis en question.

La méthode canadienne exclut tous les feux de forêt dans les forêts aménagées, alors que de ce que je comprends des directives du GIEC, ils sont censés faire la différence entre les feux qui sont allumés par l’homme versus les feux qui sont dus à la foudre, par exemple , explique James MacCarthy.

De plus, si le gouvernement fédéral conçoit les émissions des feux de forêt comme étant naturelles, il s’attribue par contre les absorptions de carbone de ces mêmes forêts, une fois qu’elles ont atteint maturité.

En 2024, une étude (en anglais) dénonçait cette approche qui, selon elle, créait des puits de carbone biaisés pouvant mener à des politiques d'atténuation du changement climatique préjudiciables à la réduction du carbone net dans l'atmosphère .

À la différence de nombreux pays, le Canada dispose également encore d’une grande proportion de forêts non aménagées, surtout dans le Nord.

L’absence de calcul des émissions des feux de forêt sur ces territoires, bien que conformes aux directives du GIEC, crée également un décalage entre la réalité et ce qui est reporté dans ses bilans, d’après d'autres critiques soulevées.

Vu l’ampleur des dernières saisons des feux de forêt, et la fréquence accrue de ces phénomènes, la comptabilisation de ces émissions est un problème majeur , croit Michael Gillenwater .

L’enjeu est le même pour tous les autres processus naturels qui sont aggravés par le changement climatique, comme la fonte du pergélisol, précise-t-il. Il soulève des questions internationales complexes, selon lui.

Le cadre des inventaires et les cibles de l’Accord de Paris ne sont pas très bien structurés pour gérer ça , reconnaît-il.

Pour Ross Linden-Fraser , ces chiffres gigantesques montrent qu’il y a urgence d’agir, et le Canada a une grande part à faire, étant l'un des principaux émetteurs de GES mondial par habitant.

Comments