De plus en plus de Canadiens passent du temps au soleil sans protection. Cette tendance préoccupe les experts, surtout parce que le nombre de cancers de la peau est en augmentation constante et que la désinformation en ligne encourage de nombreux jeunes à rejeter l’usage de la lotion solaire.
Les tendances en matière de protection solaire au Canada vont dans la mauvaise direction
, déplore le Dr Ivan Litvinov, professeur agrégé au département de médecine et président de la division de dermatologie de l'Université McGill, qui a récemment publié
une étude menée auprès de 77 000 Canadiens
entre 2011 et 2018.
Environ 75 % des personnes sondées passent au moins 30 minutes au soleil entre 10 h et 16 h lors de leurs journées de congé, dont près de la moitié le font pendant plus de deux heures. Près de 60 % des jeunes de 18 à 29 ans disent passer plus de deux heures au soleil d'affilée, comparativement à 27 % pour les personnes de plus de 70 ans.
Environ 64 % utilisent rarement ou jamais un écran solaire pour le corps et 58 % n’en utilisent rarement ou jamais pour le visage. La majorité des personnes qui utilisent de la lotion solaire optent pour un produit avec un SPF de 30 ou plus. L’usage de protection solaire augmente avec l’âge.
Près de 70 % portent rarement ou jamais un chapeau ou ded vêtements longs. Par contre, 65 % des personnes sondées disent qu'elles portent régulièrement des lunettes de soleil.
Cette enquête révèle également qu’un Canadien sur trois a eu un coup de soleil au cours de la dernière année.
Par ailleurs, les femmes sont moins susceptibles de passer de longues heures au soleil (mais elles utilisent davantage les lits de bronzage) et ont moins de coups de soleil que les hommes. Par contre, celles qui appliquent de la lotion solaire utilisent davantage de produits avec un indice de protection faible.
Fait à noter : les femmes ont plus de mélanomes, une forme de cancer de la peau, sur les jambes et les bras; chez les hommes, c'est sur le torse et le cou.
Les femmes portent plus de jupes et de chandails sans manches. Elles portent plus de maquillage et de produits avec un peu de protection solaire et elles ont davantage les cheveux longs, ce qui protège un peu le visage et le cou
, explique le Dr Litvinov.
Des facteurs multiples pour expliquer les comportements
Selon le Dr Litvinov, plusieurs facteurs expliquent le manque de vigilance par rapport au soleil.
Tout d’abord, trop de personnes croient qu’en utilisant de la lotion solaire, elles peuvent bronzer de façon sécuritaire.
La plupart des gens n'appliquent pas suffisamment de lotion solaire ou restent au soleil pendant des heures sans en réappliquer. Cela leur donne un
faux sentiment de sécurité
, explique ce chercheur en dermatologie.
Les Canadiens, surtout les jeunes, priorisent l'esthétique du bronzage. Dans une enquête menée par le Dr Litvinov auprès de Manitobains, plus de la moitié des participants estiment qu'ils sont plus beaux lorsqu'ils sont bronzés et pensent que le bronzage est bon pour la santé.
Il y a aussi des raisons biologiques à l'origine de l’insouciance des gens.
Le bronzage est un facteur de perception de l'attirance. Une étude a d’ailleurs montré que les rayons ultraviolets (type B) contenus dans la lumière du soleil jouent un rôle dans la régulation du système endocrinien, la partie du corps qui contrôle les hormones sexuelles des humains.
De plus, selon une
étude de l’Université Harvard
, l'exposition au soleil crée une certaine dépendance en activant les centres du plaisir dans le cerveau.
Il est agréable d'être au soleil. La peau produit des endorphines naturelles lorsque nous sommes au soleil.
Les conditions météorologiques et le lieu de résidence influent aussi sur l’incidence de mélanomes.
L’équipe du Dr Litvinov a noté davantage de mélanomes dans les régions canadiennes propices aux activités extérieures, où le climat est agréable et la végétation abondante.
Enfin, les personnes avec un revenu plus élevé ont un taux de mélanomes plus élevé.
Ces personnes voyagent plus dans des endroits ensoleillés et sont plus susceptibles de se faire bronzer
, dit le Dr Litvinov.
Les gens ont l'impression qu’il faut absolument bronzer en voyage.
Lotion solaire : des mythes tenaces
La désinformation au sujet de la lotion solaire est un problème de plus en plus préoccupant , selon Michel Alsayegh, président de l’Ordre des chimistes du Québec.
Sur les réseaux sociaux, les jeunes entendent souvent de fausses informations répandues par des influenceurs. C’est du n’importe quoi et il n’y a pas de rigueur scientifique.
Plus de 40 % pensent à tort qu'une
première couche de bronzage
protège contre d'autres dommages causés par le soleil. Pourtant, un premier fond de bronzage
fournit un FPS de moins de 4
, bien loin des 30 recommandés pour éviter les coups de soleil.
Environ 30 % ne connaissent pas les caractéristiques de la lotion solaire qu'ils utilisent et environ 20 % croient que les lotions solaires contiennent des ingrédients toxiques.
Les (ou physiques) contiennent de l'oxyde de zinc ou du dioxyde de titane. Les particules minérales créent une barrière qui réfléchit les rayons UV avant qu'ils ne pénètrent dans la peau.
- Les forment une fine pellicule protectrice qui absorbe les rayons UV et les transforme en chaleur avant qu'ils ne pénètrent dans la peau.
Ces deux experts sont catégoriques : les lotions solaires ne causent pas de cancer et il n'y a aucune étude qui démontre que ces produits sont mauvais pour la santé, tant à court qu'à long terme.
À ceux qui s’inquiètent de voir une longue liste d'ingrédients sur l’étiquette de leur flacon de lotion solaire, M. Alsayegh précise qu'un produit chimique n’équivaut pas automatiquement à un produit dangereux.
Tout est une question de dosage, de concentration. Après tout, quand on parle de produits chimiques, il y a de l'éthanol dans votre bière et c’est un produit chimique qui peut être nocif pour la santé. Mais vous n’en buvez pas d’immenses quantités à 90 %.
Il ajoute que les recettes des écrans solaires sont très réglementées par Santé Canada.
Si quelqu'un a néanmoins des inquiétudes, ces deux experts disent qu’on peut tout simplement choisir des lotions minérales ou porter des vêtements de protection.
- Éviter le soleil entre 10 h et 14 h et rechercher l'ombre.
- Porter des chapeaux à large bord et des vêtements longs.
- Utiliser une lotion solaire avec un SPF d’au moins 30 et l’appliquer toutes les deux heures (plus souvent en cas de baignade ou de transpiration).
- Éviter les lampes solaires et les salons de bronzage.
Certaines personnes proposent de fabriquent leur propre lotion solaire, mais les experts préviennent qu’on risque de mal calculer les bonnes concentrations de produits.
Vous allez peut-être vous retrouver avec un SPF de 5 et ça serait une lotion inutile
, dit M. Alsayegh.
Par ailleurs, l’usage au quotidien de lotion solaire ne provoque pas une carence en vitamine D, comme le soutiennent certaines vidéos sur le web. Il est vrai que les écrans solaires sont conçus pour filtrer la plupart des rayons UVB du soleil. Un écran solaire de SPF 15 filtre 93 % des rayons UVB, un de SPF 30 filtre 97 % des rayons et un de SPF 50 en filtre 98 %. Une partie des rayons UV du soleil atteint tout de même la peau.
De plus, une exposition de la peau au soleil de 10 à 15 minutes par jour (sans lotion solaire) serait suffisante pour combler les besoins en vitamine D d’une personne à la peau blanche.
Comment changer les habitudes des Canadiens?
Il faut un changement des attitudes à l'égard de la protection solaire, croit le Dr Litvinov.
Avec ses patients, le Dr Litvinov discute non seulement du risque de cancer mais aussi de l’effet du soleil sur les rides et sur le vieillissement prématuré. Pour lui, il s’agit d’un moyen plus efficace de convaincre les gens de se protéger du soleil.
M. Litvinov déplore le manque d'initiatives en matière de santé publique au Canada.
Nous n'avons tout simplement pas de culture favorable à la protection solaire comme en Australie, qui mène des campagnes de sensibilisation à ce usjet depuis les années 1980.
Le Dr Litvinov souhaite également que le gouvernement supprime les taxes sur les lotions solaires. Les coûts associés à la lotion solaire sont un obstacle à la protection solaire et les coûts liés aux mélanomes augmentent d’année en année.
On offre des produits hygiéniques dans les banques alimentaires, mais on n’offre même pas de lotion solaire pour les parents qui ont des enfants
, déplore le Dr Litvinov.
Cancers en hausse
On estime que le nombre de cas de mélanome au Canada a augmenté de 17 % en 2024 pour atteindre environ 11 000. Selon le Registre québécois du cancer, il y a eu une augmentation de 138 % du nombre de cas de cancer de la peau au Québec entre 2009 et 2019.
D'autres formes de cancer de la peau sont également de plus en plus fréquentes. En fait, lorsqu’on comptabilise les carcinomes basocellulaires et les carcinomes épidermoïdes cutanés, le cancer de la peau est le cancer le plus fréquent chez l'homme, précise le Dr Litvinov.
Selon des estimations de l’ American Academy of Dermatology , le cancer de la peau touche un cinquième de la population, et ce sera bientôt le quart.
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