Dans le projet de budget 2025 à Washington – au nom officiel ronflant, One Big Beautiful Bill Act (« le beau et grand projet de loi ») – beaucoup de surprises sont cachées au fil des 1116 pages du document.
Par exemple, à la page 327 d’un budget qui se distingue surtout par ses réductions de taxes, on découvre que l’administration Trump veut imposer une nouvelle taxe sur les versements d’argent aux familles de travailleurs et de migrants vers leurs pays d’origine – source importante de revenus pour certains États parmi les plus pauvres... et leurs habitants.
Un nouveau prélèvement de 3,5 %
On veut imposer aux non-citoyens qui envoient de l’argent à l’étranger à partir des États-Unis un nouveau prélèvement de 3,5 %, venant s’ajouter à ce que paient déjà ces ressortissants lorsqu’ils envoient de l’argent...
Il s’agit des transferts par les migrants, travailleurs temporaires, détenteurs de cartes vertes, etc., vers leurs proches dans leur pays d’origine. Dans ses rapports en français, la Banque mondiale les appelle
remises migratoires
(expression dérivée du mot anglais
remittance
).
Pour ce genre d’opération – sans compter l’impôt sur le revenu déjà payé – les banques et les compagnies d’expédition comme Western Union ou Money Trans prélèvent en moyenne, selon une évaluation du New York Times , quelque 6 % aux États-Unis. Ce qui donnerait, avec la nouvelle taxe, un total de presque 10 % de frais : dix dollars pour envoyer 100 dollars.
Tout ça, enfoui dans l’énorme projet de loi actuellement à l’étude par le Sénat, qui contient aussi des baisses de taxes appréciables pour les particuliers, notamment les plus riches... mais qui va chercher de l’argent chez les résidents étrangers non naturalisés. Ou du moins, chez ceux qui n’auront pas déjà été expulsés.
Une pratique très répandue... et vitale
Les envois d’argent à la famille au pays sont une pratique très répandue, qui représente des sommes importantes, parfois cruciales dans certains pays pauvres...
Ce sont souvent des gagne-petit qui, sur les 2000 ou 3000 dollars net qu’ils vont chercher chaque mois dans une ville américaine – le phénomène est aussi assez répandu chez nous ou en Europe – envoient régulièrement, par exemple, dix ou quinze pour cent de ce revenu pour aider leur famille à vivre... là-bas.
Dans certains pays, ces
remises migratoires
représentent une fraction appréciable du revenu national total. La Banque mondiale a calculé, début 2025, que dans des pays comme la Gambie ou le Liberia en Afrique de l’Ouest, elles représentent le cinquième, voire le quart du revenu national. Au Nicaragua, c’est 27 % du revenu total. Au Salvador voisin, 23 %. Mais aussi, 27 % au Liban et – chiffre quasi incroyable – 45 % au Tadjikistan, champion du monde à ce chapitre pour le pourcentage du revenu national ainsi
importé
.
Concrètement, dans ce pays, presque la moitié de l’argent disponible au quotidien a été gagné par le fils, la fille ou le cousin, installé en Amérique, en Europe ou ailleurs et qui envoie régulièrement une fraction de sa paye à la famille!
Dans ces pays peu populeux, à faible revenu – pays pauvres ou récemment appauvris comme le Liban depuis 2017 – une bonne partie de la population, littéralement, survit grâce à la diaspora. L’envoi d’argent par la famille en exil n’est alors rien de moins que vital.
Si l’on considère les chiffres absolus, la liste des pays est différente : le premier pays au monde est l’Inde, avec 129 milliards de dollars américains de
remises
reçues par année. Suivent le Mexique (68 milliards), la Chine et les Philippines.
Supérieur aux investissements directs et à l’aide publique
Les remises familiales sont pour beaucoup de pays supérieures (dans le revenu national) aux investissements directs étrangers et à l’aide internationale... voire parfois à la somme des deux!
Selon la Banque mondiale,
en 2024, les envois de fonds de migrants vers les pays en développement ont atteint 685 milliards de dollars américains et pourraient dépasser le montant cumulé des investissements étrangers directs et de l’aide publique au développement
. De cette somme globale, près de 100 milliards seraient envoyés annuellement depuis les États-Unis.
À quel point la nouvelle taxe, imposée par Washington aux travailleurs étrangers, peut-elle réduire les sommes transférées? En devant payer presque dix dollars, au lieu de six, pour chaque envoi de 100 dollars... les ressortissants étrangers (ou d’origine étrangère) présents aux États-Unis, enverront – dans la plupart des cas – moins d’argent à la famille et aux proches. Sauf pour ceux qui ont de meilleurs revenus et pourront payer la nouvelle taxe, tout en maintenant le niveau de leurs transferts nets.
Une taxe qui fera mal
Un texte récent, publié le 28 mai par le Center for Global Development (CGD), groupe de réflexion basé à Washington et à Londres, spécialisé dans le développement international, a tenté de répondre à cette question. Le CGD s’est penché spécifiquement sur l’effet de ce Big Beautiful budget, avec la nouvelle taxe de 3,5 % à l’exportation d’argent par la diaspora.
Cette taxe aura, écrit le CGD, pour effet de réduire de façon appréciable le revenu national – jusqu’à 1 % du PIB – dans un bon nombre de pays. Dans d’autre cas, ce sera un demi d’un pour cent, ou moins... En chiffres absolus, un pays comme le Mexique pourrait perdre jusqu’à trois milliards de dollars. Le CGD mentionne aussi la possibilité que cette nouvelle taxe entraîne un déplacement des transferts d’argent vers des réseaux clandestins.
Tout ça, sans compter les tarifs et autres mesures fiscales plus ou moins hostiles envers les pays étrangers... alors qu’on réduit massivement les impôts des plus fortunés.
Une conception étroite et hostile de l’intérêt national
Sur l’air du
America First
, les mesures à tonalité xénophobe,
anti-États étrangers
, ou protectionnistes, se multiplient à Washington depuis le retour au pouvoir de Donald Trump en janvier 2025. Dans les lois, les documents budgétaires, les pratiques commerciales...
Il y a les tarifs, bien sûr. Mais aussi les renvois de migrants légaux ou illégaux – même si les millions d’expulsions annoncées durant la campagne présidentielle de 2024 ne se sont pas matérialisées en aussi grand nombre que prévu.
Il y a aussi la dévastatrice abolition – ou quasi abolition – de l’aide publique au développement par les États-Unis, avec
la fermeture de l’agence USAID
, qui a déjà tué des milliers d’enfants selon de nombreuses ONG. Ou encore ce projet d’imposer des taxes punitives aux particuliers, aux investisseurs et aux entreprises de pays dont la fiscalité est contestée par le Congrès (par exemple les taxes européennes sur les géants numériques). Une sorte de
contre-taxe de vengeance
à l’américaine.
Et puis, annoncée le 4 juin, l’interdiction totale d’entrée aux États-Unis des ressortissants de douze pays ... dont Haïti, l’Iran, l’Afghanistan, la Birmanie et le Tchad.
Un ensemble de mesures, qui, additionnées au fil des quatre premiers mois de l’administration Trump II, forment le portrait de plus en plus confirmé d’une conception étroite de l’intérêt national, qui passe par l’hostilité envers le monde extérieur, vu comme dangereux, exploiteur et malhonnête.
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