MONTRÉAL — Gilbert Rozon affirme qu'il tient à se défendre parce que s'il acceptait de régler à l'amiable avec les femmes qui le poursuivent, cela équivaudrait à légaliser l’extorsion.
L’ex-magnat de l’humour, qui est poursuivi pour environ 14 millions $ au civil par neuf femmes qui lui reprochent de les avoir agressées sexuellement, a perdu patience et s’est vidé le cœur devant les journalistes dans les corridors du palais de justice de Montréal, jeudi.
«Je suis ici pour la justice, même pas pour moi, c'est pour que le droit subsiste, parce que si moi je ne me défends pas, ça va devenir une forme de légalisation d'extorsion. C’est ça qui est en train de se passer», a tranché M. Rozon lors d’une pause dans son procès.
«Un procès pour de l’argent»
Gilbert Rozon a rappelé que, sur les multiples plaintes pour agression sexuelle dont il avait fait l’objet au criminel, une seule avait été retenue et le tribunal l’en avait acquitté. «On est dans un procès pour de l'argent. Ramenons ça à l'essentiel. C'est pour de l'argent. J'ai été acquitté, vous le savez tous, d'accord? Il y a eu des enquêtes. On ne m'a jamais même appelé. Et ç’a été rejeté. Après, j'ai eu une plainte qui a été accueillie. J'ai été acquitté. Mais après ça, on va au civil pour de l'argent.»
M. Rozon a été intercepté par les journalistes qui cherchaient à comprendre les affirmations qu’il avait faites, plus tôt dans la journée, en lien avec l’agression sexuelle d’une croupière de 19 ans survenue en 1998 au Manoir Rouville-Campbell et pour laquelle il avait plaidé coupable.
Regrets d’avoir plaidé coupable
Devant la juge Chantal Tremblay, de la Cour supérieure, Gilbert Rozon avait dit regretter d'avoir cédé à la pression de ceux qui lui conseillaient de plaider coupable d’avoir agressé sexuellement la jeune femme lors d’une fête au Manoir Rouville-Campbell. Quand cette affaire était devenue publique, «on a plongé dans un enfer médiatique. On perdait quelques dizaines de milliers (de dollars) par jour. Ç’a atteint 2 millions rapidement», a-t-il raconté.
Bien qu’un plaidoyer de culpabilité doive être rendu sans contrainte – une question que les juges posent systématiquement aux accusés qui plaident coupable – Gilbert Rozon n’a pas donné l’impression que c’était le cas. «On s’est mis à me dire que je devrais plaider coupable. Qu’il faut que ça arrête», a-t-il dit en référence aux pertes de l’entreprise et au battage médiatique qui entourait l’affaire.
Il a raconté avoir participé à une réunion familiale où on lui a dit: «Écoute, c’est mieux de régler pour le bien de l’entreprise.»
«J’en ai longtemps voulu à ceux qui m’ont conseillé ça», a témoigné M. Rozon, avant d’expliquer qu’il s’était rendu en Cour, avait plaidé coupable et que son avocat avait ensuite demandé l’absolution inconditionnelle, que Gilbert Rozon a obtenue l’année suivante.
Hors de la Cour, lorsque les journalistes ont cherché à savoir s’il regrettait d’avoir plaidé coupable parce qu’il se considérait innocent, Gilbert Rozon a dit qu’il répondrait éventuellement à la juge lorsque cette question serait soulevée, se contentant de rester vague dans l’immédiat. «Je voulais régler pour mettre ça derrière moi pour pouvoir m'occuper de l'entreprise. Quand tu es patron d'une boîte et que tu as le choix entre partir pour deux ans à procès et mettre ton entreprise en danger et de régler pour 10 000 $ ou 20 000 $, je ne me souviens plus du montant, mon équipe et tout le monde me dit de régler. Savez-vous quoi? Je l'ai regretté d'avoir réglé.»
«Mais aujourd'hui, je me pose la question, c'est peut-être eux qui avaient raison. Peut-être que c'est mieux de régler», a-t-il poursuivi.
Du même souffle, il a réitéré sa confiance face au système de justice. «Depuis le début, j'y fais confiance. Je suis là pour ça. Je fais confiance au système de justice maintenant. Il est possible que compte tenu de la folie qu'il y a dans l'air, parce qu'on est quand même avec un mouvement social, #MeToo, important, importé d'Hollywood et qui emporte tout. On ne se pose plus de questions.»
Gilbert Rozon en a profité pour pointer du doigt et dénoncer les conséquences de ce mouvement, qui avait amené une vingtaine de femmes à manifester devant le palais de justice de Montréal, tôt jeudi matin, pour le dénoncer, lui, et du même coup le côté patriarcal de la société. «Vous l'avez tous vu, il y a des manifestations, il y a des gens comme Serge Postigo, qui n'est quand même pas un ami, qui témoignent que cet après-midi, il reçoit des menaces, il se fait agresser. Les gens qui sont venus témoigner pour moi, qui ne sont pas tous des amis, contrairement à ce que vous avez dit, se font agresser, se font insulter, se font appeler. Est-ce que c'est normal?»
Serge Postigo, justement, était le dernier témoin entendu au procès pour la journée. Par visioconférence, depuis l’Europe, il a complètement endossé ces propos devant le tribunal: «Médiatiquement, c’est très très dur (de témoigner). Dans les journaux, c’est sorti que j’allais témoigner. Il y a eu un acharnement sur moi. Dans La Presse, c’était écrit que des amis allaient venir le défendre. On est tous coupable par association. J’ai été assigné à comparaître. Je ne suis pas là pour défendre Gilbert Rozon, je suis là pour dire ce que j’ai vécu, point à la ligne.»
Dans son esclandre devant la presse, Gilbert Rozon avait aussi eu des mots très durs à l’endroit des médias. «Moi, je pense qu'actuellement, il y a un problème. Parce que si les gens ne peuvent pas aller devant la justice pour prouver qu'ils ont tort ou raison, ça veut dire quoi? C'est vous qui allez décider? C'est vous les médias? Vous allez condamner les gens? (…) Je fais confiance au système de justice et la justice, actuellement, elle est emportée par les médias. Vous avez un devoir à faire. Quel genre d'État? Vous savez, l'État de droit, là, c'est un pilier de la civilisation. Alors si les journalistes précèdent la justice… Je suis ruiné, qu'est-ce que vous voulez plus? C'est détruit ce que j'ai fait. Est-ce que vous trouvez que c'est normal? Avant le procès?»
Mariage difficile
Le reste de son témoignage à la Cour a porté sur le développement de son entreprise et de ses projets.
M. Rozon a aussi abordé les difficultés de son mariage, marquées par une aventure extra-conjugale avec Véronique Moreau, qu’il a finalement quittée lorsque lui et son épouse – qui avait aussi amorcé une relation avec un autre homme après leur séparation physique – avaient décidé de reprendre leur vie de couple.
Cette reprise n’a pas duré longtemps. «Le lendemain, je me suis rendu compte qu’on s’état trompés. On essayait de rentrer une boîte carrée dans un cercle», a-t-il affirmé.
La journée s’était amorcée par le court témoignage par visioconférence d’une productrice française, Deborah Huet, qui, de Paris, a raconté ses 10 ans de collaboration avec Gilbert Rozon sur l’émission «La France a un incroyable talent» où le producteur québécois était juge.
Longue saga judiciaire
La poursuite de neuf femmes - Patricia Tulasne, Lyne Charlebois, Anne-Marie Charrette, Annick Charrette, Sophie Moreau, Danie Frenette, Guylaine Courcelles, Mary Sicari et Martine Roy - fait suite à une demande, en 2017, d’autorisation d’action collective contre l’homme d’affaires par un groupe de femmes surnommé Les Courageuses. D’abord accueillie en première instance en 2018, Gilbert Rozon a obtenu que cette demande soit rejetée par la Cour d’appel en 2020.
Parallèlement, 14 femmes avaient porté plainte à la police, mais le Directeur des poursuites criminelles et pénales n’avait retenu que celle d’Annick Charrette. Gilbert Rozon avait été acquitté en 2020 sur la base du doute raisonnable.
Patricia Tulasne, qui agissait comme porte-parole des Courageuses, avait été la première à déposer une poursuite civile contre M. Rozon en avril 2021. Les huit autres femmes avaient suivi et l’ensemble des poursuites avaient été regroupées pour mener au procès qui s’est ouvert en décembre dernier et qui a été interrompu à maintes reprises en raison de débats sur des questions de droit.
Jusqu’ici 42 témoins ont été entendus en poursuite, incluant les neuf plaignantes et sept autres femmes, dont Julie Snyder, Salomé Corbo, Pénélope McQuade et l’ex-conjointe de Gilbert Rozon, Véronique Moreau, qui ont toutes soutenu avoir aussi subi des abus de nature sexuelle de la part du défendeur.
Gilbert Rozon a toujours nié les allégations qui le visaient.
Pierre Saint-Arnaud, La Presse Canadienne
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